S’unir autrement

Nous avons questionné le modèle patriarcal, bâti sur la brutale loi du plus fort. Quelles pourraient être les alternatives à ce modèles ?

Dans “L’apprentissage coactif“, nous avons évoqué différents styles de leadership et des moyens d’améliorer l’empathie.

Je propose ici quelques réflexions sur la manière dont les êtres humains s’unissent de façon plus intime, dans le couple, le sexe et la famille.

Le couple

L’amour est une source de force et de joie de vivre, il peut amener à développer des qualités et des compétences laissées en sommeil, et la pensée d’être dans les bras de la personne aimée nous plonge dans un bonheur absolu.
Nous sommes naturellement portés les uns vers les autres, nous avons besoin les uns des autres. Un bébé ne survit pas sans l’attachement des siens.
Une véritable connexion ne peut s’établir qu’entre personnes ayant pleinement conscience d’être égales, car alors seulement, nous pouvons estimer l’autre suffisamment pour compter sur son intelligence, éprouver une grande empathie et apprendre à le connaître en profondeur, au lieu de se fier à l’image stéréotypée que l’on a de son sexe.

Un contact authentique entre deux personnes demande de la patience et du courage.
Cela passe par la simple présence de l’autre, dans différentes circonstances. Petit à petit, nos sens caressent la personne que nous commençons à aimer. Nous nous baignons dans cette proximité. Elle demeure dans le rêve qu’elle nous laisse. Ce rêve baigne chacune de nos impressions et les colore. Nous vivons plus intensément.

Il n’existe qu’une seule réalité, celle qui est restituée par nos sens. Il n’existe qu’un seul autre être au monde qui vit dans une réalité similaire à la nôtre. Il s’agit d’un autre être humain. Lorsque nous regardons une autre personne, nous croyons apercevoir un avatar produit par notre esprit, un homme ou une femme, avec un visage, un corps, des vêtements. Mais ces avatars ne sont qu’une partie des multiples créations de notre être, qui est une conscience pure. La personne que nous contemplons a elle-même a des avatars devant les yeux, et elle soigne l’avatar qu’elle espère voir dans le regard de l’autre. Mais, en fait, elle est, tout comme nous, le monde entier se reflétant dans une conscience.

Ce qui fait l’essentiel des différences entre hommes et femmes, ou celles que nous nous imaginons, c’est le genre. Le genre sexuel est une de ces comédies d’adulte qu’on nous inculque de gré ou de force. Notre réalité est bien plus immense et elle n’a pas de sexe, ni d’âge, ni de couleur de peau, ni d’origine sociale, culturelle ou géographique, ni même d’espèce. Notre réalité est pure conscience.

Le sexe

Le désir sexuel est flexible. Il est influencé par l’image de soi. L’image de soi est créée par interactions avec les autres et par les modèles qui s’offrent à nous, qui sont encore fortement imbibés de culture patriarcale.
Les femmes qui viennent d’un milieu qui voit le plaisir sexuel comme source de dégradation pour une femme, peuvent avoir des fantasmes particulièrement masochistes. Par crainte de ces élans pervers, certaines deviennent prudes et s’inhibent, ou au contraire, développe une sexualité où le plaisir trouverait sa source dans le fait de se faire salir et dominer.

Nos premières expériences sexuelles ont aussi une influence forte. Lorsqu’elles se produisent dans le mauvais contexte et entre de mauvaises mains, nos désirs peuvent s’orienter de façon perverse, y compris contre nous-mêmes.
Les premières images érotiques auxquelles on parvient à accéder en tant qu’adolescent-e, sont les magazines ou les sites pornographiques fait par et pour un certain type d’hommes, où les femmes sont systématiquement objéïfiées, soumises au plaisir masculin, simulant leur plaisir par des cris, ou ressentant de la douleur.

Ces images, sans forcément être imitées, peuvent causer du plaisir aussi aux femmes, et le plaisir peut se fixer sur ce genre de choses. C’est qu’il y a une cohérence entre ces images et l’image de la femme en général, ce n’est qu’une différence de degrés. Ce n’est pas le seul domaine dans lequel nous absorbons des désirs qui ne sont pas les nôtres à l’origine, et qui font de nous des consommateurs effrénés et sans éthique.
Le sexe prend sa source dans des instincts qui ne se soucient pas de morale. Les jeunes filles ne le savent pas assez, et du coup, peut-être que certaines en perdent de l’amour-propre.
La musique de nos sentiments est influencée par l’image de soi et des autres, et le sexe est le tempo de cette musique. C’est une force d’adaptation que la nature nous a donnée.

Si la mélodie change, le sexe change aussi, autrement dit si l’on est tentée par un plaisir qui nous salit ou salit l’autre, on peut choisir de changer l’image de soi et de son partenaire pour changer de fantasmes. On peut aussi choisir d’assumer ses fantasmes, ou même de les vivre, mais le risque existe de blesser l’autre, soit notre partenaire, soit les futur-e-s partenaires de notre partenaire à qui nous aurons transmis cette vision du sexe.

De plus, les hommes se sentent en position de mener la danse, insistent parfois pour obtenir ce qu’ils veulent, et les femmes acceptent puis se sentent sales après, honteuses d’avoir accepté ce qu’elle n’aurait pas dû accepter.
Lorsque l’homme est plus fort et que la femme est nue devant lui, il est intimidant, même si elle ne le montre pas. Par ailleurs, les femmes sont plus ou moins anesthésiées au cours de l’acte sexuel, de sorte que ce n’est qu’après qu’elles se rendent compte qu’elles ont laissé leur partenaire faire ce qu’elles ne voulaient pas vraiment.
Se laisser faire dans l’acte sexuel, pour une femme, est une réaction instinctive, archaïque. C’est la meilleure défense quand l’autre est plus fort. C’est comme cela que, pendant des milliers d’années, les femmes ont sauvé leur peau. On sait que si on attaque, on prend le risque de se faire démolir, en plus de se faire violer.

C’est pourquoi, la seule façon pour un homme de s’assurer que sa partenaire n’est pas en train de le laisser faire quelque chose qu’elle va regretter, c’est de se mettre à sa disposition à elle. Un homme respectueux et sûr de lui ne devrait pas avoir de problème avec ça.

La famille

En parlant de la loi du plus fort, nous avons questionné le modèle familial patriarcal. Mais quelles pourraient être les alternatives à ce modèle ?
Faudrait-il passer à un modèle plus naturel, avec une filiation, un héritage et une habitation, centrés sur la mère ?
Cela apporterait certainement une amélioration du sort des femmes en comparaison avec le modèle patriarcal. Dans les quelques sociétés qui vivent encore aujourd’hui selon ce modèle, par exemple les Mosuo (ou “Na”) de Chine ou les Khasi d’Inde, les femmes sont respectées, l’entre-aide entre les gens est forte, et les crimes et délits sont rares. Leur caractère pacifique révèle que c’est bien le statut de la femme qui est au cœur de la violence d’une société.

familles matristiques
Familles matristiques

Les Mosuo offrent un schéma familial particulièrement intéressant car il n’y a pas de mariage. Les relations amoureuses sont libres. La famille est constituée des frères et sœurs de même mère. Toutes les générations vivent ensemble dans une grande maison, et chacun aide. Les parents nourriciers des enfants sont tous les adultes de la famille, les frères et sœurs de la mère ainsi que ses parents, oncles et tantes maternel-le-s encore en vie. Cela offre une grande sécurité à l’enfant, car celle-ci ne dépend pas d’un lien amoureux entre les parents génétiques. Le père génétique de l’enfant aide les enfants de ses propres sœurs. Ce schéma n’est pas strict, car il arrive que des hommes aident une compagne dont le soutien familial est plus réduit, ou offrent des cadeaux à leurs enfants génétiques.

Bien que ces sociétés offrent de nouvelles perspectives, elles n’offrent pas toujours le niveau de liberté auquel un être humain est en droit d’aspirer. Le rôle de la femme est valorisé en tant que personne attachée à la maison et à la famille. Il peut lui être difficile de se détacher de ces responsabilités pour accomplir des études longues, voyager, faire de la recherche, créer, ou accomplir d’autres projets.

Non seulement le partage des tâches a l’avantage d’offrir à l’adulte une expérience de vie plus variée, mais cette diversité est bénéfique à l’enfant. L’adulte apprend au contact des autres. La femme au foyer est bien souvent isolée, confinée à des tâches intellectuellement peu enrichissantes et à la passivité devant la télévision. Par le contact avec d’autres et l’apprentissage de nouvelles activités, elle enrichit ses expériences, devient moins naïve, approfondit ses capacités empathiques, accroît ses capacités cognitives, et devient plus habile et plus forte dans l’éducation de l’enfant. Le père qui travaille acquière lui aussi des expériences qui peuvent être utiles à l’enfant. Inversement, l’expérience que développe l’homme ou la femme en tant que parent l’aide à être plus compréhensif, et donc plus efficace, dans le travail en équipe et le leadership, au niveau professionnel, associatif ou politique. Le cloisonnement traditionnel des rôles a finalement des effets aliénants aussi bien pour les adultes, hommes ou femmes, que pour l’enfant éduqué par ces mêmes adultes.

Peut-être qu’une répartition plus souple et plus équilibrée des tâches entre hommes et femmes, et une plus grande solidarité entre les gens en général, permettrait à tout à chacun d’avoir de la diversité et de la liberté, sans que cela affecte le souhait d’être en couple ou de faire des enfants ? Pour cela, avons-nous vraiment besoin de fonder une famille au sens traditionnel du terme, c’est à dire en unissant un homme et une femme selon les conditions du mariage ?
Le mariage est une institution conçue pour servir le modèle patriarcal : il s’agit de lier sexuellement une femme à un homme afin d’assurer la pureté de la filiation paternelle.
Dans le contexte contemporain du monde occidental qui refuse la contrainte sexuelle, cela se traduit par la volonté de concilier une relation établie sur la base d’un sentiment amoureux et un projet familial. Cela peut marcher dans certains cas, mais pas toujours. Par ailleurs, nous ne tombons pas amoureux(se) qu’une seule fois dans notre vie.
Des couples qui n’auraient pu tenir autrefois que par l’asservissement des femmes, se séparent. Les choix que nous possédons jettent aussi bon nombre d’entre nous dans l’isolement, ou dans une quête où l’amour se mêle au narcissisme et au consumérisme, ou encore, ironiquement, l’acceptation d’un retour à une structure patriarcale, la femme préférant prendre en charge les tâches domestiques et s’offrir au “devoir conjugal” (malgré la perte du désir), plutôt que quitter la sécurité matérielle offerte par le père.

Si nous avons du mal à trouver une personne qui soit à la fois un-e géniteur/génitrice, un-e amoureux/amoureuse, un-e ami-e, un-e cohabitant-e, un-e père/mère pour nos enfants, peut-être pouvons-nous envisager que différentes personnes remplissent une ou plusieurs de ces fonctions, pas nécessairement les mêmes à différents moments de la vie car chacun change, ou renoncer à certaines de ces fonctions (certaines personnes peuvent être plus heureuses en vivant seules ou sans enfant).

Peut-être qu’au lieu d’avoir un contrat de mariage englobant à la fois la solidarité mutuelle, le devoir parental et la fidélité sexuelle, nous devrions avoir un contrat de solidarité mutuel, avec ou sans cohabitation, et un contrat de responsabilité parental partagé, dans lequel l’enfant n’hérite pas systématiquement du nom du père, et aucun des contrats n’aurait de clause sexuelle. Par conséquent, deux personnes, y compris des membres d’une même famille, par exemple un frère et une sœur, ou deux ami-e-s, pourraient conclure un contrat de responsabilité parental ou de solidarité mutuelle, ou les deux.

Peut-être n’avons-nous pas besoin de contrats, mais d’apprendre à travailler ensemble et à développer plus d’empathie et de solidarité entre les gens. Peut-être devrions-nous reconstituer des tribus de gens solidaires les uns aux autres, sans nécessairement vivre à plein temps avec d’autres.

L’humanité a vécu pendant des milliers d’années sous forme tribale. Les mères n’étaient pas seules à élever leurs enfants, elles pouvaient compter sur leurs sœurs, leurs frères, et sur tout le clan (voir ci-dessous des extraits de “Les mères et les autres” par Sarah Blaffer Hrdy). Les hommes n’étaient pas seuls à assurer la sécurité de leur famille, tout le monde s’en chargeait. Cela n’allait certainement pas sans conflits ni injustice, mais personne n’était isolé dans sa misère.

Nous devrions apprendre à travailler ensemble pour le bien commun, et cet enseignement devrait faire partie des objectifs de l’école

Si les enfants apprenaient à se respecter et à s’aider les uns les autres dès leur plus jeune âge, il ne fait aucun doute que les adultes qu’ils deviendraient seraient en mesure de construire eux-mêmes le bon système de solidarité.

Lorsque le chacun pour soi domine, les femmes sont en position de faiblesse pour négocier le partage des tâches dans le couple. D’une part, elles disposent souvent d’un revenu moindre que leur compagnon. D’autre part, elles ont besoin d’être aidées lorsque leur corps est au service de l’enfantement. Les couples tombent donc facilement dans un mode de fonctionnement patriarcal, où la femme sacrifie sa carrière et prend sur elle la plupart des tâches domestiques, ce qui creuse encore l’écart de salaire entre les deux et accentue le pouvoir matériel de l’homme.

Les mère dont les revenus ne suffisent pas à nourrir une famille, ou qui souhaitent offrir plus de temps à leurs enfants, n’ont guère d’autre choix que la dépendance à un homme. Les allocations familiales sont généralement insuffisantes, et tout le monde ne disposent pas, dans son entourage, de personnes pouvant aider.

Lorsque des familles se séparent, bien souvent, la femme doit assumer les charges domestiques et familiales seule tout en exerçant une activité professionnelle. Elle vit un esclavage quotidien et souffre, parfois jusqu’au “burn out”. De leur côté, beaucoup d’hommes divorcés se retrouvent seuls avec l’obligation de payer une pension alimentaire, ce qui leur donne le sentiment d’être dépouillé de leur argent aussi bien que de leurs enfants. A côté de cela il y a plein de gens isolés, de tous âges et dans toutes les couches sociales.
Ces situations sont symptomatiques d’une société qui tente de se délivrer de l’injuste modèle patriarcal, mais qui n’a pas assez appris à s’unir par solidarité et non par obédience à une autorité.

Cet handicap est visible même dans les associations les plus humanitaires. J’ai vu autant de conflits, de narcissisme, d’absence d’écoute et d’empathie, d’usage et d’abus d’autorité, d’usage de boucs émissaires et des rumeurs, dans des associations telles que la Croix Rouge, que dans les entreprises les plus capitalistes, où je recevais au moins une gratification salariale.

Peut-être devrions-nous aussi questionner l’idéologie nataliste. Celle-ci contribue non seulement à l’asservissement de la femme, mais aussi à la destruction de la planète. Peut-être devrions-nous remplacer l’idéologie nataliste par une idéologie de non-souffrance, qui implique de se poser la question “Naître est-il dans l’intérêt de l’enfant ?”, comme le suggère Jean-Christophe Lurenbaum dans son ouvrage du même nom.

Dans tous les cas, il n’existe probablement pas un modèle idéal pour tous, mais des modèles qui conviennent aux uns et pas aux autres. La libération des femmes a cassé l’obligation d’une structure qui rendait beaucoup d’entre elles malheureuses, et qui ne rendaient pas toujours les hommes heureux non plus. Les gens étaient simplement résignés. Aujourd’hui nous avons le choix, ce qui nous permet d’avoir accès à l’amour, la liberté, une vraie complicité ainsi qu’un meilleur développement personnel, mais au prix d’essais et d’erreurs, en s’adaptant aussi aux aspirations de son ou ses partenaires, que l’on soit femme ou homme.

Les mères et les autres

Sarah Blaffer Hrdy, anthropologue et professeure émérite à l’Université de Californie, a publié plusieurs ouvrages sur le rôle des mères dans l’évolution humaine. Elle explique que c’est la relation mère-enfant qui a dirigé l’évolution de l’animal vers l’humain, en développant l’empathie.

Dans un article intitulé Mothers and Others (les mères et les autres) dans Natural History Magazine, elle décrit l’importance de la coopération dans le soin et l’éducation apporté-e-s aux enfants :

Ces aides autres que la mère, appelés alloparents par les sociobiologistes, ne se contentent pas de protéger et de nourrir les enfants. Dans des groupes tels que les Pygmées Efe et Aka d’Afrique centrale, les alloparents portent les enfants et les emmènent partout avec elles. Dans ces communautés très unies – au sein desquelles hommes, femmes et enfants continuent de chasser avec des filets, à l’instar de ce que l’on pense des humains il y a des dizaines de milliers d’années – frères et soeurs, tantes, oncles, pères et grands-mères, portent l’enfant au premier jour de la vie. Lorsque l’anthropologue Paula Ivey de l’Université du Nouveau-Mexique a demandé à une femme d’Efe: “Qui s’occupe des bébés ?”, La réponse a été immédiate : “Nous tous !”. À l’âge de trois semaines, les bébés sont en contact avec des alloparents 40% du temps. À 18 semaines, les bébés passent plus de temps avec leurs alloparents qu’avec leur mère biologique. En moyenne, les bébés Efe ont quatorze alloparents différent-e-s, dont la plupart sont des parents proches. Selon Barry Hewlett, anthropologue de l’Université d’État de Washington, les bébés Aka sont portés par leur père plus de la moitié de la journée.

Pygmées Aka
Pygmées Aka

Mais les alloparents doivent être compétents et attentionnés. Ce n’est pas toujours le cas, par exemple dans les garderies, comme l’explique Sarah Blaffer Hrdy:

L’étude NICHD a montré que la garderie était meilleure que la mère seulement si celle-ci était négligente ou abusive. Mais en excluant ces scénarios, l’étude a montré que la garderie n’a pas d’effet néfaste que si les bébés entretenaient au départ une relation sûre avec leurs parents (ce qui, selon moi, signifie que les bébés se sentaient désirés) et seulement lorsque la garderie était de haute qualité. Le terme “haute qualité” signifie que l’établissement disposait d’un effectif suffisant de nourrices fidèles et réceptives aux besoins des nourrissons.
En termes clairs, ce type de garderie est presque impossible à trouver. Là où il existe, c’est cher. Les listes d’attente sont longues, même pour des soins peu coûteux ou inadéquats. Le turn-over dans les garderies est de 30% par an, principalement parce que ces travailleurs touchent à peine le salaire minimum (en général moins que les gardiens de parking). En outre, les garderies séparent les enfants en fonction de leur âge. Ainsi, même dans les garderie sans turn-over, les enfants se déplacent chaque année vers de nouveaux adultes. Il est peu probable que ce type de garderie favorise des relations de confiance.

La loi du plus fort

Le développement du droit a pour but d’empêcher les injustices qui résultent notamment d’une obédience aveugle à la loi du plus fort, ce qui survient en l’absence de droit. Malheureusement, le droit est parfois détourné de cet objectif. C’est le cas des sociétés patriarcales, qui institutionnalisent le droit du plus fort (le propriétaire de sexe mâle) sur les plus faibles (les femmes, les enfants, les esclaves). Cet état d’esprit est aussi celui qui gouverne notre rapport parasite à la nature.

On a coutume de dire que la loi de la nature est la loi du plus fort (“la loi de la jungle”).
Pourtant, les cellules qui composent la vie sont des bulles fragiles qui, par la complexité des échanges au sein de leur membrane, parviennent à se maintenir dans l’adversité. En s’entraidant, elles ont appris à survivre et à créer des structures complexes, capables de se reproduire et de s’adapter dans un environnement perpétuellement changeant et parfois dangereux.

L’humanité elle-même a pris le contrôle de son environnement en tant qu’animal faible, mais intelligent, en s’entre-aidant. Le bébé humain est probablement la créature la plus vulnérable qui soit, à la fois très sensible et incapable de faire quoi que ce soit par elle-même. La mère humaine est plus vulnérable que son mâle, alors que son importance, dans la genèse de l’être humain, est immense.

S’agit-il d’anomalies ?
Avons-nous bien compris ce que nous croyons être les lois de la nature ?
Peut-être essaie t’elle d’enseigner, à sa manière, la compassion, la tendresse et l’entre-aide, à l’espèce la plus intelligente et la plus autonome qu’elle ait engendré ?

Quoi qu’il en soit, nous vivons certainement selon les mauvais paradigmes, puisque nous sommes en train de dévorer notre propre matrice, la nature, afin de satisfaire notre besoin de confort individuel et immédiat.

Or, la loi du plus fort fait parti de nos paradigmes de vie. Les plus forts, parmi l’humanité, ce sont les hommes par rapport aux femmes, les plus nombreux par rapport aux plus isolés, les riches par rapport aux pauvres…
L’usage de la force est parfois nécessaire pour faire respecter la loi, mais cela ne devrait pas être le plus fort qui décide la loi. Or, même aujourd’hui en démocratie, c’est bien souvent le cas.

Le corollaire de la loi du plus fort est la soumission aveugle. En effet, à défaut d’être soi-même le plus fort, et c’est le cas de la majorité des gens, au moins dans certaines situations, mieux vaut être soumis aux plus forts afin de survivre. La plupart des gens favorise l’obédience au détriment de l’empathie et le sens moral, comme en témoigne l’expérience de Milgram (voir ci-dessous).

Les effets de la loi du plus fort et de la soumission aveugle sont multiples : usage de boucs émissaires, oppression des femmes, détournement de la religion au service du pillage et du patriarcat, absence de compassion dans les milieux professionnels et politiques, isolement des plus vulnérables (personnes âgées, handicapées, mères célibataires à revenu modeste…), violence, vision malsaine du sexe…
Malheureusement, ces effets contribuent eux-mêmes à maintenir la cause, car la peur qu’ils engendrent accentue la soumission aveugle, c’est un cercle vicieux.

Si l’on caractérise le niveau d’évolution d’une société comme sa capacité d’assurer la sécurité et le moyen de s’épanouir à tous, alors on voit bien que cette capacité est directement corrélée aux respects des plus vulnérables, notamment celui des mères de l’humanité, les femmes.

Dans chaque société, le degré d’émancipation des femmes est la mesure naturelle de l’émancipation générale
(Charles Fourier)

La révolution française n’a pas changé la condition du peuple, les révolutions communistes non plus, et encore moins la décolonisation et les divers “printemps arabes”.
Seules les révolutions féministes, qui ont été pourtant les moins sanglantes, ont su amener une évolution profonde et durable, un adoucissement des mœurs et une justice sociale probablement uniques dans l’histoire humaine telle que nous la connaissons. Cela est particulièrement flagrant si nous comparons la société occidentale d’aujourd’hui avec les sociétés les plus patriarcales, qu’elles soient riches comme l’Arabie Saoudite ou misérables comme la Somalie. Car l’oppression des femmes est la forme la plus primitive de la loi du plus fort. La femme est le bouc émissaire final de toutes les formes d’oppression.

L’homme le plus opprimé peut opprimer un être, qui est sa femme. Elle est le prolétaire du prolétaire
(Flora Tristan)

Remettre en question l’oppression des femmes permet donc d’ébranler toutes les autres formes d’oppression. C’est pour cela qu’une analyse du modèle patriarcal mérite une attention particulière.

Le patriarcat

Le modèle familial

Le patriarcat est un modèle familial qui donne tout pouvoir au père. Il décide au nom de la famille, il a toute autorité sur son épouse et ses enfants. Sa femme est sa propriété, donc ce qu’elle produit aussi, y compris les enfants.

la femme est notre propriété, nous ne sommes pas la sienne ; car elle nous donne des enfants, et l’homme ne lui en donne pas. Elle est donc sa propriété comme l’arbre à fruit est celle du jardinier.
(Napoléon, Mémorial de Sainte-Hélène, chap. 12)

Pour assurer le pouvoir du père, les sociétés les plus durement patriarcales vont jusqu’à assujettir toutes les possibilités des femmes à la permission du père puis du mari (droit de travailler, d’avoir un compte en banque, de voyager…). Quelques fois elles leur interdisent simplement toute liberté.
C’est un renversement total de l’objectif initial du droit, puisque celui-ci est censé servir la justice, notamment protéger les plus faibles des exactions des plus forts.

Entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c’est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit.
(Henri Lacordaire)

Ce modèle familial est directement issu de la loi du plus fort, qu’il contribue à maintenir. Ce modèle va jusqu’à contredire la nature elle-même, puisqu’il établit un système de filiation par le mâle, alors que le cordon ombilical lie l’enfant à sa mère.
Le système patriarcal oblige la femme à séduire l’homme pour survivre, alors que dans la nature, c’est le mâle qui est voué à séduire la femelle. Il force la femme à la disponibilité sexuelle pour assurer la sécurité de ses enfants, puisque le mariage est destiné à lier sexuellement une femme à un homme.
C’est aussi un modèle familial qui altère la solidarité entre femmes, puisque les femmes ne survivent que par leur mari, et craignent donc qu’une autre femme le séduise.

Les religions

La religion des cultures patriarcales est à l’image de ce modèle familial : Dieu / Allah / Yavhé / Brahma, est un créateur du monde tout puissant, maître de toutes les destinées, et qui attend de ses fidèles une parfaite obédience, celle-ci étant assimilée à de la pureté morale. Le rapport de l’humanité à Dieu est à l’image du rapport de la femme à l’homme, car l’humanité est engendrée par la femme, elle est la Terre primordiale de l’enfant.

Les religions patriarcales
Renald Luzier pour Charlie Hebdo

Les principes qui gouvernent les religions Abrahamiques sont tout autant contre nature. Elles écrivent que la femme est née d’une côte de l’homme, alors que la nature nous dit que tout homme naît du ventre d’une femme. On s’adresse à Dieu au masculin, alors que la nature nous dit que celle qui donne la vie est femelle. Les faits nous montrent que les crimes, les viols, les tortures, les destructions, sont commis en majorité par des hommes, mais c’est à une femme, Eve, à qui la Bible et la Torah font porter le poids de tous les péchés du monde. Les lois de Manu de l’hindouisme brahmanique, et l’Islam, prétendent que l’homme apporte la “semence” qui donnera un enfant

La femme est considérée par la loi comme le champ, et l’homme comme la semence
(loi de Manu, livre 9, paragraphe 33)

Pourtant, la semence végétale est un ovule dont le génome s’est uni à celui d’un gamète mâle, tout comme la première cellule de l’enfant.

La nature nous enseigne que la vie naît de la femelle, qui se trouve être plus vulnérable que le mâle, dans notre espèce. Peut-être cela n’est-il pas arrivé par hasard, peut-être la nature essaie t’elle de nous apprendre la compassion ?
La nature n’écrit pas sa Bible avec des mots, elle l’écrit avec des gènes. La sagesse de la nature est le résultat de millions d’années d’essais et d’erreurs, bien avant que son enfant humain n’écrive son premier symbole.

L’éducation

La manière d’éduquer les enfants suivant le modèle propre à son sexe, est directement issu du modèle patriarcal. Elle ne se fait pas en considération du bien être de l’enfant, mais simplement en conformité, en “soumission” à un modèle aux effets pervers.

Les jouets forment les fillettes à la séduction et aux activités domestiques. L’image de la femme qui leur sert de modèle identitaire, est créée par les proxénètes qui gouvernent les médias. Les fillettes apprennent tôt à se voir comme objet et non comme sujet, comme assistante et non comme créatrice.

Les jouets enseignent aux garçons à faire la guerre, à construire, à jouer en équipe. Le petit garçon apprend que sa vulnérabilité est sujette au mépris, ce qui affecte sa capacité à ressentir de l’empathie. C’est la conscience de notre vulnérabilité nous tourne vers les autres et nous enseigne la solidarité et l’empathie.

L’homme apprend un faux courage dans le mensonge, car se croire invulnérable est un mensonge.

Parfois il se croit vraiment supérieur, car il a construit son image de soi ainsi, et vit très mal le fait d’être déchu de son trône. Le patriarcat a tout pour séduire un homme qui ne sait pas s’élever autrement. Dans une société toute patriarcale, même le plus incapable des hommes peut se sentir comme un roi au milieu des femmes.

Il apprend que le sexe est un acte de conquête du mâle sur la femelle, le mâle qui asservit, salit et humilie la femelle, alors que la nature nous montre que la vie émerge du sexe de la femme.

Des chefs militaires disent parfois à leurs soldats, pour en faire des machines de mort : “vous devez tuer la femme en vous”.

Les faibles sont méprisés, détestés. Ce sont des boucs émissaires. Les hommes font donc la guerre dans le mépris de leur vulnérabilité, pour ne pas être des femmes, alors qu’ils devraient se battre pour la mère et l’enfant. Comment s’étonner alors que ces “guerriers” deviennent les pillards et les violeurs des populations conquises ?

Le rapport à la nature

Les dommages que l’humanité cause à la nature sont désormais notoires : empoisonnement des nappes phréatiques, des rivières et des océans, stérilisation des sols, extinction des espèces et des forêts, bouleversements climatiques, accumulation de déchets radioactifs à durée de vie multi-millénaire…
La nature est asservie, prostituée, dévorée… L’humanité use et abuse de Mère Nature comme elle le fait de sa mère, la femme. L’une ou l’autre de ces formes d’exploitation découlent du même état d’esprit malsain, qui a conduit l’homme à trôner un Dieu à son image, au point d’oublier que celle qui mérite notre vénération est celle qui nous a réellement tous enfanté-e-s: la nature.

L’expérience de Milgram

La question de l’obédience à l’autorité fût l’objet d’une expérience de Milgram en 1963, selon le protocole suivant : des sujets, sans passé judiciaire ni psychiatrique, reçoivent pour instruction de délivrer des chocs électriques à une personne dès qu’elle échoue à répéter correctement une liste de mots. Ils voient au début la personne se faire attacher au fauteuil et placer des électrodes, puis ils vont dans une pièce séparée où se trouvent l’appareil délivrant les chocs. L’intensité des chocs doit aller croissant, jusqu’à des grades décrits comme dangereux.
En réalité, la personne recevant les chocs électriques est un comédien, mais les sujets ne le savent pas. Il exprime sa douleurs par des cris et des coups sur le murs.
Peut-être pourrions-nous nous attendre à ce qu’un certain nombre de sujets refuse de délivrer les chocs ? En fait, tous ont obéit à l’instructeur, et une majorité (65%) sont allés jusqu’à l’intensité maximale. Certains se sont plaint à l’instructeur en cours de processus, mais lorsque celui-ci insistait pour qu’il délivre les chocs, ils se sont exécutés.
En variant les conditions expérimentales, Milgram note que l’obédience est moindre lorsque les sujets voient la victime, ou lorsqu’il y a désaccord entre instructeurs quant à la poursuite de l’expérience.

Expérience de Milgram, 1963
Expérience de Milgram, 1963 (source: “Hilgard’s introduction to psychology”, 1996, Rita L. & Richard C. Atkinson, Edward E. Smith, Daryl J. Bem Susan Nolen-Hoeksema)

Conclusion

Terminons ce chapitre par le discours passionné de Jackson Katz sur Ted.
Il souligne que le même système qui conduit des hommes à opprimer des femmes est également celui qui conduit des hommes à opprimer d’autres hommes. Il appelle les hommes à utiliser leur “culture de pairs” pour faire perdre leur statut aux hommes violents. Il invite les dirigeants à lutter sérieusement contre les violences faites aux femmes, non pas comme un signe de “sensibilité”, mais comme le moyen de leadership le plus courageux, intelligent et efficace.

La fin de vie

J’ai regardé plusieurs reportages et débats sur la question des soins palliatifs et de l’euthanasie. Certains défendent le libre choix de mourir lorsque des souffrances deviennent intolérables, et que les soins palliatifs ne suffisent pas à les soulager. Que peuvent en effet les drogues délivrées en soins palliatifs contre l’étouffement, la paralysie ou la perte sensorielle ? Sont-elles seulement suffisantes contre les souffrances physiques et psychologiques les plus intenses ?
D’autres défendent l’idée que les patients qui font le choix de l’euthanasie ne sont pas tout à fait lucides, et que les soins palliatifs suffisent à les soulager. Ils craignent aussi, légitimement, que le choix de l’euthanasie soit fait par refus de peser sur son entourage.
Il y a aussi la question de la conscience des professionnels de santé, car, si la majorité des gens souhaite avoir le libre choix de mourir, bien peu sont prêts à tuer, même à la demande d’un patient.

J’aimerais donc enrichir ce débat avec ma propre expérience. J’ai assisté à la mort de ma mère en soins palliatifs. Cela m’a laissé un profond traumatisme. Peut-être qu’en partageant mon vécu, j’aiderai à d’autres à éviter l’horreur que j’ai connue.

Je vivais en Belgique, non loin du Luxembourg. Je rendais régulièrement visite à mes parents dans la banlieue lilloise. C’est au cours d’une de ces visites, en septembre 2016, que j’ai trouvé ma mère en souffrance. Sa douleur était peu visible en journée, car elle ne se plaignait pas. Mais j’ai appris qu’elle avait du mal à dormir. Elle devait se tenir assise, car un poids sur ses poumons l’empêchait de respirer. Une radiographie de ses poumons était prévue, mais dans plusieurs mois.
Sa meilleure amie lui avait fait remarqué que certains de ses symptômes ressemblaient à ceux qu’elle avait eus lors de son cancer du sein il y a une vingtaine d’années. Mais son médecin traitant réfutait l’idée qu’elle puisse avoir un cancer.
Je n’avais alors pas pris la mesure de la gravité de la situation. Je lui ai simplement commandé sur internet le genre d’appui-tête qu’on utilise en avion pour pouvoir se reposer assis.
J’ai appris, des années plus tard, en lisant le journal de mon père, que déjà en août, elle était très fatiguée et devait souvent s’allonger la journée, et qu’en septembre, elle avait des absences de mémoire, elle errait sans trop savoir où, et elle était irritable et fatiguée.
J’y suis retournée quelques semaines plus tard, début octobre. Le blanc de ses yeux était devenu gris. Ses mains étaient gonflées. Toute joie avait quitté ses traits, et ses sourcils étaient froncés. Elle dormait assise, penchée en avant. Mon père n’osait plus dormir à ses côtés. Il sentait qu’au lieu de soulever sa poitrine, la respiration de ma mère soulevait son dos, et cela l’angoissait. Ma mère appréhendait en permanence les pics de douleurs intenses qui survenaient parfois et qui rendaient sa respiration encore plus difficile.
Je n’avais pourtant toujours pas réalisé à quel point c’était grave. Le 9 octobre, je lui ai donné une pilule d’Actifed rhume jour et nuit, croyant l’aider à mieux respirer, comme c’est le cas pour moi lorsque je suis enrhumée. C’était profondément stupide, et je ne savais pas qu’en fait ce traitement était dangereux, car il contient un vasoconstricteur, et ma mère était cardiaque. Son cœur s’est mis à battre rapidement. Elle était paniquée. J’ai appelé les urgences. Le CHU de Lille l’a accueilli. Son rythme cardiaque était le double de la normale, mais il a pu progressivement être réduit.
Je suis repartie chez moi le lendemain, car j’avais à l’époque un emploi à temps plein et je devais reprendre le travail.
Le 15 octobre, alors que ma mère était toujours à l’hôpital, le diagnostic a été posé : elle était atteinte d’un sarcome, c’est-à-dire un cancer des tissus mous. Ses poumons étaient entourés de tumeurs. Je pensais qu’elle allait être soignée. Les examens n’avaient pas révélé de métastase. Et je ne pouvais tout simplement pas croire que ma mère allait mourir.
Sa souffrance n’était traitée qu’avec du paracétamol. Le traitement approprié à ce type de cancer n’était pas compatible avec ses problèmes de cœur, donc une doctoresse lui a posé une plaque sous la poitrine censée contenir un autre traitement, je ne sais plus lequel, mais il s’est révélé totalement inutile. Il a donné de faux espoirs à ma mère et a sa famille, et a prolongé sa souffrance.
Elle a été transférée de services en services pour des soins et des tests et s’est trouvée finalement, le 18 octobre, à l’hôpital Huriez.
Le samedi 22 octobre, elle est revenue à la maison. Elle reposait dans la chambre à côté de celle de mon frère, avec encore de grandes difficultés à respirer. Elle était toujours incapable de s’allonger, à cause de la douleur qui lui serrait la poitrine. Cette même douleur l’empêchait de dormir, elle somnolait en gémissant. Elle est retournée à l’hôpital le lendemain, mais elle ne recevait toujours rien d’autre que du paracétamol pour traiter sa douleur. Le lundi, elle a été transférée à Oscar Lambret, et le mardi, elle est revenue à la maison avec des soins à domicile.
Le vendredi 28 octobre mon frère a appelé les urgences à cause de la souffrance de ma mère. Elle n’est restée à l’hôpital que jusqu’au mardi 1er novembre, toujours en souffrance, mangeant à peine et maigrissant.
Le vendredi 4 novembre mon frère a appelé de nouveau les urgences, à 4h du matin, tellement maman souffrait et gémissait. Elle est alors hospitalisée à Calmette.
Je suis revenue à la maison le lendemain de cette hospitalisation. Je lui ai rendu visite dans sa chambre, accompagnée de mon père. Elle envisageait l’euthanasie.
Un médecin nous a convoqués pour discuter des suites à donner au sort de ma mère. Nous nous y sommes rendus, mon père, mon frère et moi, et il nous a révélé qu’il n’y avait plus d’espoir. Il fallait donc passer aux soins palliatifs, à savoir accompagner sa fin de vie en réduisant ses douleurs autant que possible. Il trouvait d’ailleurs discutable la pose de la plaque et la durée au cours de laquelle ma mère a été livrée à sa souffrance, avec simplement du paracétamol pour la soulager. Nous étions dévastés par cette nouvelle, mais en même temps soulagés d’apprendre que sa souffrance allait enfin être traitée.
Il devait encore obtenir l’accord de ses confrères en conseil, et, pendant ce temps, je suis restée au côté de ma mère. Elle a été alors frappée par un de ces pics de douleurs qui lui causaient des paniques respiratoires. J’ai appelé les médecins. Le médecin qui nous avait reçus est venu, accompagné d’une consœur, amenant sur un chariot un appareil. Ils ont posé deux cathéters reliés à l’appareil. J’ai appris plus tard que l’un d’eux délivrait de la morphine, l’autre de l’hypnovel. La panique de ma mère a aussitôt cessé. Elle s’est exclamée « Je n’ai plus mal au dos ! ».
À ce moment-là nous ne savions pas que ma mère n’avait plus quelques jours à vivre. Lorsque j’ai demandé à un médecin si nous pourrions passer Noël ensemble, il a estimé que c’était peu probable, sans plus de précision. Je suis donc rentrée chez moi en Belgique. J’ai demandé à mon employeur un congé pour pouvoir revenir auprès de ma mère, mais je ne pensais pas devoir le faire avant deux ou trois semaines. Mon frère et mon père allaient voir ma mère tous les jours, et je prenais des nouvelles par téléphone tous les jours. Le 8 ou 9 novembre, mon père m’a révélé que mon frère restait nuit et jour auprès de ma mère, et qu’il était épuisé. Il me demandait de venir le remplacer dès que possible. J’ai donc demandé un congé immédiat à mon employeur, en lui expliquant la situation. Je suis arrivée le jeudi 10 novembre 2016. Entre temps, elle avait été transférée à Oscar Lambret, à la demande de mon frère, car il s’y trouve plus de spécialistes du cancer.
Ma mère était là avec sa meilleure amie, venue lui rendre visite. Elle m’a fait un grand sourire. Cela faisait longtemps que je n’avais pas vu un sourire aussi radieux sur les lèvres de ma mère. Son amie nous a laissées. J’étais heureuse de passer ce temps avec elle. Les soins palliatifs dont ma mère a bénéficié m’ont permis de vivre des moments précieux. Je me suis assise à côté d’elle, dans son lit et nous avons regardé la télé.
La nuit, j’ai déplié le petit lit situé à côté du sien. Je m’y suis allongée, et j’ai gardé le contact en lui prenant la main. Elle l’a tenu quelques minutes, puis elle a mis ma main sous son dos, comme elle le faisait quand j’étais petite fille et que je dormais à ses côtés. Je l’avais oublié, et ce souvenir m’est revenu alors. Comme j’ai regretté de ne lui avoir pas tenu la main plus souvent !
Il était prévu que je reste cinq jours et quatre nuits, avant que mon frère me relaie, puis que l’on continue comme cela, à raison de trois ou quatre nuits chacun.
Ma mère ne dormait pas. Elle somnolait en gémissant, assise, penchée en avant. La journée, elle recevait, à ma demande, un peu moins d’hypnovel. Cela lui permettait d’être plus alerte et capable d’interagir. Elle revenait à un taux plus élevé la nuit.
Dans la nuit du samedi 12 au dimanche 13 novembre, la dose d’hypnovel avait été augmentée, passant de 1 à 1.3 si je me souviens bien. Le matin, j’ai vu que ma mère avait bavé énormément suite à cette administration, et qu’elle tentait de se mouvoir pour se redresser, mais n’y parvenait pas. Par ailleurs, elle ne semblait pas capable d’interagir et donc d’exprimer ses volontés.
J’ai demandé que l’on revienne à 1 pendant la journée, et que l’on continue d’augmenter la dose la nuit, car c’est à ce moment qu’elle souffre le plus.
En fait, elle cessa effectivement de baver, mais elle ne bougea plus. Elle sut répondre oui à une question, je crois que c’était à propos de sa toilette, mais je ne suis même pas sûre qu’elle avait bien compris la question. Elle n’a pas exprimé de souffrance à ce moment-là.
Après la toilette (vers 9-10h), elle n’interagissait plus du tout. Les infirmières ont légèrement baissé son dossier pour reposer la nuque. Moi je l’ai remonté sachant qu’elle respirait moins bien ainsi. J’ai senti que cela ne faisait pas de différence dans sa respiration, donc j’ai remis le dossier du lit dans la position qu’avaient mise les infirmières auparavant. Était-ce une erreur ?
Elle est demeurée toute la journée ainsi, avec une respiration saccadée et sifflante. J’ai souvenir d’avoir vu une larme couler sur sa joue.
Un médecin est passé dans la journée. Il a prescrit une augmentation de l’hypnovel en me disant que cela serait effectivement augmenté au moment où je jugerai cela utile. Je ne savais pas si ma mère souffrait ou non. Le médecin m’a juste dit que ce n’est pas parce que sa respiration était sifflante qu’elle était en souffrance. Je n’ai donc pas osé demander aux infirmières d’augmenter l’hypnovel.
Les infirmières suggéraient d’augmenter, mais elles ne disaient pas qu’elle souffrait en l’état, ou qu’elle souffrirait moins avec l’hypnovel, juste que cela détendrait les muscles. Du coup, je ne savais pas si cela n’allait pas juste la paralyser davantage et donc l’empêcher de se mouvoir et de respirer, tout en étant consciente d’étouffer.
Il faut dire que je ne faisais pas confiance à ces femmes. Je ne pense pas qu’elles soient mauvaises, au contraire, elles essayaient de bien faire et leurs gestes étaient attentionnés, mais je ne les croyais pas aptes à savoir ce qui est le mieux pour ma mère. La raison est que, lorsque je les ai laissées un moment seules avec maman pour qu’elles fassent sa toilette, et que je suis revenue, elles étaient en train de faire plus qu’une toilette intime sur maman, je crois qu’elles tentaient de mettre un gel anesthésiant sur le canal urinaire, car elle s’était plainte auparavant de douleurs. Le problème, c’est qu’à ce moment-là, ma mère ne pouvait pas comprendre ce qu’elles faisaient, et donc donner son consentement pour un acte aussi intime. Ma mère est d’une pudeur extrême et elle n’a aucune confiance dans le corps médical, souvent à raison. La pause de la sonde urinaire lui avait laissé un souvenir traumatique qu’elle m’a souvent évoqué. Je suis certaine que, même si elle n’était plus en état d’interagir, elle comprenait qu’on violait son intimité sans qu’elle ne puisse se défendre, et cela a dû la terrifier. Peut-être que ce choc a provoqué son absence d’interaction ensuite, peut-être était-elle paralysée, emmurée dans sa terreur, tout en subissant la pénibilité de sa respiration. À ce moment-là, je n’avais pas songé à cette éventualité, j’étais tellement épuisée, j’avais peu dormi tout le temps que j’étais au chevet de ma mère. Mais aujourd’hui, cette hypothèse me hante.
J’ai regardé, des mois plus tard, sur internet, ce qu’était l’hypnovel, comment cela agissait, toutes ces choses qu’aucun médecin ou infirmière ne m’a jamais clairement dites, à savoir, qu’il s’agit d’un sédatif qui peut aussi induire un coma, il ne s’agit pas seulement d’un anxiolytique. J’ai réalisé alors que l’augmentation d’hypnovel était probablement indiquée. Quelle est cette atroce logique des médecins qui consiste à confier des décisions médicales à des accompagnants qui n’y connaissent rien ? Si le médecin m’avait juste dit qu’il fallait augmenter l’hypnovel, au lieu de me laisser le choix comme si cela ne faisait pas de différence, je n’aurais pas discuté et je lui aurais dit de faire ce qui lui semble approprié. Si on me laisse le choix, je n’injecte pas de produit chimique dans le corps de ma maman sans être sûre que c’est pour son bien.

Dans l’après-midi, mon frère est passé. Il a redressé le siège. Lui aussi a vu une larme tomber de ses yeux. Il est revenu le soir avec mon père. Il devait être entre 18 et 19h. Il faisait déjà nuit.
Quelques heures après leur départ, j’ai alerté une infirmière sur un changement dans la respiration de maman. Elle émettait des gargouillis. L’infirmière m’a dit qu’elle allait voir un médecin, mais comme elle ne revenait pas, j’ai à nouveau sonné. C’est alors qu’est venu l’infirmier de nuit, et il a constaté que ma mère était en souffrance : son cou était tendu et gonflé. Il m’a expliqué qu’elle tentait de respirer avec le cou. Il a aussi noté ses sourcils froncés, symptomatiques d’un état de douleur. Il a su voir ce qu’aucune autre infirmière, aucun médecin, aucun membre de sa famille, moi y compris, n’avaient su détecter, à savoir que ma mère était effectivement en souffrance, sans savoir l’exprimer. Je ne peux imaginer dans quelles souffrances horribles ma mère se trouvait alors, et dans lesquelles elle aura été toute la journée.
L’infirmier a augmenté la dose d’hypnovel, et ma mère est partie, sans souffrance, le dimanche 13 novembre 2016, à 22h15.
Je ne saurai assez le remercier d’avoir ainsi abrégé les souffrances de ma mère. J’ai aussitôt appelé mon père. Lui et son fils sont tombés, en pleurs, dans les bras l’un de l’autre.

Aujourd’hui, je me sens terriblement coupable d’avoir fait baisser la dose d’hypnovel au cours de cette dernière journée, car peut-être a-t-elle eu encore plus conscience de sa souffrance, mais sans savoir l’exprimer. Depuis toutes ces années, je porte une lourde croix : celle d’avoir peut-être causé une atroce agonie à ma mère. J’ai perdu mon insouciance, j’ai cessé d’aimer, et je vis, désormais, avec ce monstre au fond de mon cœur.
D’un autre côté, si je n’avais pas fait réduire l’hypnovel, et que j’avais vu ma mère s’éteindre lentement, incapable de se redresser et de lutter pour sa respiration, je m’en serais voulue tout autant, car je me serais toujours demandée si elle n’était pas morte en ayant conscience d’étouffer.
En vérité, je pense que, tout comme moi, les médecins et les infirmières ne savaient pas ce que devait ressentir ma mère et donc, ce qui était le plus indiqué pour elle.

Je conclus de cette expérience que les soins palliatifs ont été, au départ, une bénédiction pour ma mère et pour ses proches. Mais je ne suis pas sûre que le fait de provoquer lentement la mort par augmentation des doses d’hypnovel, soit la solution la moins douloureuse, du moins dans la phase terminale. Il conviendrait de faire des analyses plus sérieuses de l’état de conscience des patients à ce moment-là. Il est peut-être possible de voir la douleur ou la terreur, par des scanners cérébraux ou des électroencéphalogrammes. Et, si cela ne suffit pas, peut-être que les professionnels de santé devraient admettre qu’il y a encore des zones d’ombre et, qu’en attendant de mieux comprendre le vécu des patients qui ne sont plus capables d’interagir, il faudrait débattre du meilleur geste à adopter, y compris de l’opportunité d’endormir le patient jusqu’à un coma profond, et d’attendre ou de hâter sa mort.
Bien que certains médecins et infirmières ont toute ma gratitude pour les soins remarquables qu’ils ont prodigués, d’autres ont été clairement défaillants. Le médecin traitant de ma mère, en premier lieu, qui écarté l’hypothèse du cancer et n’a pas prescrit des analyses urgentes, qui lui auraient sans doute permis d’être soignée à temps, ou, à défaut, d’être mieux prise en charge avant que la douleur devienne insupportable. Je l’ai appelé après le décès de ma mère, pour l’informer, et lui demander pourquoi il avait écarté l’hypothèse du cancer. Il a affirmé que rien ne lui permettait de le suspecter alors. Pourtant, lorsque, quelques semaines plus tard, j’ai récupéré son dossier médical dans son cabinet, il avait pris soin d’enlever tout ce qui concernait l’année de sa mort.
Enfin, il y a tous ces médecins qui ont été sollicités lors des nombreux passages de ma mère à l’hôpital, souvent en urgence, et qui l’ont pourtant abandonnée plusieurs semaines dans sa souffrance, ses étouffements et son insomnie, avec du paracétamol pour seul traitement contre la douleur.
Notre destin à tous, c’est de mourir. La fin de vie devrait être mieux étudiée et encadrée, afin d’épargner à tous, et donc finalement, à soi-même, une mort atroce.